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Souveraineté et IA : la question n'est pas le drapeau du modèle

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Illustration : les six étages de la souveraineté d'un agent IA, du modèle à la réversibilité

Un modèle français appelé via un opérateur soumis à un droit étranger reste exposé à ce droit. Un modèle ouvert exécuté sur votre infrastructure réduit fortement votre dépendance et votre exposition, sans tout régler pour autant.

La souveraineté d'un agent IA ne se lit pas sur le drapeau de son modèle. Elle se joue dans son architecture : où il tourne, quel droit s'applique à celui qui l'opère, qui accède à ce qu'il voit, et si vous pouvez en changer demain.

En France, le débat se résume souvent à une question : « modèle français ou modèle américain ? ». C'est une bonne question, mais elle n'est pas suffisante. Pour une PME qui confie à un agent ses e-mails, ses devis ou son CRM, ce qui compte, c'est de savoir qui peut, en droit et en pratique, accéder à ce que l'agent voit. Et de savoir si elle peut en reprendre le contrôle.

Les six étages de la souveraineté

Un agent peut être maîtrisé à un étage et dépendant à un autre. La nationalité du modèle n'est que le premier.

Les six étages de la souveraineté d'un agent IA Six étages empilés : origine du modèle, poids et licence, lieu d'exécution, droit de l'opérateur, données journaux et mémoire, réversibilité. Les deux premiers relèvent du choix du modèle, les quatre suivants de l'architecture. SIX ÉTAGES, DEUX LEVIERS 1 · Origine du modèle qui l'a entraîné, sur quoi ? 2 · Poids et licence téléchargeable ? que permet la licence ? 3 · Lieu d'exécution où tourne-t-il ? 4 · Droit de l'opérateur quel droit s'applique à celui qui l'opère ? 5 · Données, journaux, mémoire où vont-ils, qui les lit ? 6 · Réversibilité peut-on changer sans tout refaire ? Le choix du modèle L'architecture là où la PME a le plus de prise
Les étages 3 à 6 ne dépendent pas du modèle choisi, mais de la façon dont on le déploie.
ÉtageLa question à poserCe qui renforce la maîtrise
1. L'origine du modèleQui l'a entraîné, sur quelles données, avec quels choix ?Un éditeur identifié, une documentation publiée
2. Les poids et la licencePeut-on télécharger le modèle ? Que permet la licence ?Des poids disponibles et une licence qui autorise votre usage, l'hébergement et la modification
3. Le lieu d'exécutionOù tourne-t-il quand l'agent travaille ?Vos serveurs, ou un hébergeur que vous choisissez
4. Le droit de l'opérateurQuelle entité opère le service, qui la contrôle, qui sont ses sous-traitants, qui détient les clés de chiffrement ?Une exposition aux lois étrangères analysée et acceptée en connaissance de cause
5. Les données, journaux et mémoireOù vont-ils, qui peut les lire, combien de temps sont-ils gardés ?Des accès limités, du chiffrement, une durée de conservation et une suppression définies
6. La réversibilitéPeut-on changer de modèle ou de fournisseur sans tout reconstruire ?Des règles hors du modèle, des formats et des API standards, des données exportables, des compétences en interne ou chez un partenaire

Aucun étage ne suffit seul. Un hébergement interne réduit la dépendance, mais laisse celles au matériel, aux mises à jour, aux composants tiers et aux équipes. Il ne garantit pas non plus, à lui seul, la sécurité ni la conformité.

Open source, poids ouverts, licence : trois notions différentes

La disponibilité des poids dit si l'on peut télécharger le modèle. La licence dit ce qu'on a le droit d'en faire. L'ouverture au sens de l'Open Source Initiative va plus loin : sa définition 1.0 de l'IA open source, publiée en octobre 2024, demande aussi une description complète des données d'entraînement et la publication du code utilisé. Un modèle peut donc avoir des poids téléchargeables sous licence permissive sans être « open source » au sens de l'OSI. Pour une PME, la question pratique reste : la licence couvre-t-elle mon usage, l'hébergement et la modification ?

Cinq familles de modèles, aucune parfaite

Chaque famille a ses forces et ses angles morts. Le bon choix dépend de vos données, pas d'une préférence de principe.

FamilleExemplesForcesPoints de vigilance
Modèles françaisMistral AI, LightOnProximité juridique et linguistique ; selon Mistral, la plupart de ses modèles ouverts sont sous Apache 2.0Certains modèles Mistral ont une licence MIT modifiée (licence commerciale au-delà de 20 M$ de chiffre d'affaires mensuel) : vérifier modèle par modèle. Et par quelle plateforme le consommez-vous ?
Modèles européensOpenEuroLLM (20 organisations, lancé en février 2025)Logique ouverte, langues européennesProjet de recherche en cours, pas encore une offre éprouvée ; être européen ne rend pas un modèle automatiquement conforme à l'AI Act
Poids ouverts, éditeurs américainsgpt-oss d'OpenAI (Apache 2.0, août 2025), Llama de MetaExécutables sur votre infrastructure, hors du service en ligne de l'éditeurPoids ouverts ne veut pas dire entraînement reproductible ; la licence Llama comporte des restrictions d'usage et Llama ne répond pas à la définition 1.0 de l'OSI, selon l'analyse publiée
Poids ouverts, éditeurs chinoisDeepSeek-R1 (MIT), Qwen3 (Apache 2.0)Licences permissives, large diffusionProvenance et biais d'entraînement à évaluer ; les variantes « distillées » de DeepSeek-R1 héritent de la licence de leur modèle de base (Qwen ou Llama)
Services américains en ligneLes grands assistants et API d'OpenAI, Google, Anthropic…Faciles à brancher, engagements contractuels pour les offres entrepriseL'opérateur relève du droit américain, même quand le traitement a lieu en Europe : exposition à analyser selon vos données

Le cas DeepSeek montre pourquoi il faut distinguer le service en ligne et le modèle. Le 30 janvier 2025, l'autorité italienne de protection des données a ordonné en urgence la limitation du traitement des données des utilisateurs italiens par le chatbot DeepSeek et ouvert une enquête. Elle a jugé insuffisante la réponse des deux sociétés chinoises, qui affirmaient ne pas opérer en Italie et ne pas être soumises au droit européen.

Cette décision visait le service en ligne, pas le modèle téléchargeable. Exécuté sur vos serveurs, ce modèle ne dépend plus de ce service. Encore faut-il vérifier que l'application qui l'entoure, ses extensions et ses outils n'envoient pas eux-mêmes des données à l'extérieur.

Ce qui compte, c'est le chemin À gauche, un modèle français appelé via la plateforme d'un opérateur américain reste exposé au droit de cet opérateur. À droite, un modèle ouvert de toute origine, exécuté sur votre infrastructure, réduit fortement l'exposition ; restent à vérifier mises à jour, télémétrie et connecteurs. VIA UN OPÉRATEUR ÉTRANGER SUR VOTRE INFRASTRUCTURE Modèle d'un éditeur français Plateforme d'un opérateur étranger Exposé au droit de l'opérateur quelle que soit l'origine du modèle Modèle ouvert, toute origine Votre infrastructure Exposition fortement réduite à vérifier : mises à jour, télémétrie, connecteurs Le drapeau du modèle ne protège pas Le chemin des données compte davantage
La même logique vaut dans les deux sens : c'est le chemin des données qui détermine l'exposition.

Un serveur en France ne suffit pas

Le 10 juin 2025, devant une commission d'enquête du Sénat, les représentants de Microsoft France ont été interrogés sous serment. Le compte rendu rapporte trois choses, qu'il faut lire ensemble.

Un engagement

Selon Microsoft, depuis janvier 2025 et en vertu d'une garantie contractuelle, les données de ses clients européens, journaux compris, ne sortent pas de l'UE.

Une procédure

Microsoft dit analyser la validité de chaque demande des autorités américaines et rejeter celles qui sont infondées. Mais « lorsque nous sommes obligés de les donner, nous les donnons ».

Une limite

Garantir que des données de citoyens français ne seraient jamais transmises sans accord des autorités françaises ? « Non, je ne peux pas le garantir, mais, encore une fois, cela ne s'est encore jamais produit. »

Cette réponse ne traduit pas une mauvaise volonté : elle décrit une réalité juridique. Le CLOUD Act, loi américaine de 2018, permet aux autorités des États-Unis d'exiger, dans le cadre d'une procédure légale, qu'un fournisseur soumis à leur juridiction produise des données en sa possession ou sous son contrôle, y compris stockées hors des États-Unis. Cela ne signifie pas que vos données sont transmises automatiquement. Cela signifie qu'une exposition existe, et qu'elle dépend du droit qui s'applique à l'opérateur, pas seulement de l'adresse du centre de données.

Trois repères pour situer le débat :

  • Le cadre de transfert UE–États-Unis est en appel. Le 3 septembre 2025, le Tribunal de l'Union européenne a rejeté le recours du député Philippe Latombe contre le Data Privacy Framework. Il a formé un pourvoi le 31 octobre 2025 devant la Cour de justice (affaire C-703/25 P). Ce cadre encadre certains transferts vers des entreprises américaines certifiées ; il ne règle pas à lui seul la question des accès étatiques.
  • L'État français a annoncé une migration. Les données de santé de la plateforme Health Data Hub, hébergées sur Microsoft Azure, doivent migrer vers un hébergeur qualifié SecNumCloud. L'objectif annoncé est une première copie complète de la base principale fin 2026. C'est un calendrier, pas une migration accomplie, et il montre que la réversibilité pensée après coup prend des années.
  • SecNumCloud vise aussi les lois extraterritoriales. Selon l'ANSSI, cette qualification aide à identifier des offres cloud destinées à protéger les données sensibles « face à la menace cybercriminelle et à l'application de lois extraterritoriales ». Elle porte sur une offre précise et « ne préjuge pas du niveau de sécurité » des services des clients hébergés. Des offres bâties sur une technologie américaine peuvent l'obtenir, comme S3NS (Thales et Google) en décembre 2025, ce qui fait débat. C'est un repère pour les données sensibles, pas une obligation pour toute PME.
Le sujet n'est pas d'accuser un pays. C'est de savoir, pour chaque type de données, quel risque vous acceptez.

Une grille simple : partir des données, pas du modèle

La bonne question n'est pas « quel modèle est souverain ? » mais « qu'est-ce que l'agent va voir ? ». Cette grille est un premier tri, pas une règle juridique : le RGPD n'interdit pas par principe un service étranger, il impose d'analyser les rôles, les finalités, la sécurité, les sous-traitants et les transferts. Et un modèle local peut, lui aussi, traiter des données de façon non conforme.

Ce que l'agent manipuleExemplesOptions à privilégierÀ ne retenir qu'après analyse
Données publiquesVeille, contenus déjà publiés, documentation produitToutes les familles, y compris les services en ligne—
Données internes courantesComptes rendus, procédures, brouillons commerciauxService en ligne sous contrat entreprise, sans réutilisation pour l'entraînement ; ou modèle ouvert hébergéComptes personnels gratuits, applications grand public
Données personnellesCRM, RH, dossiers clients, e-mailsModèle ouvert hébergé chez vous ou chez un hébergeur européen ; journaux et mémoire sous votre contrôleService dont vous ne savez pas où vont les requêtes et les journaux, ni qui y accède
Données stratégiques ou réglementéesSanté, défense, secrets industriels, marchés publics sensiblesModèle ouvert sur votre infrastructure, ou hébergeur qualifié SecNumCloud ; exigences propres au secteurOpérateur exposé à une loi extraterritoriale, sauf si l'analyse du contrat, du contrôle des données et des mesures techniques conclut à un risque acceptable
Deux règles pour toutes les lignes
  • Les journaux et la mémoire de l'agent sont des données à part entière, souvent plus sensibles que les requêtes : définissez qui y accède, combien de temps ils sont gardés, comment ils sont chiffrés et supprimés.
  • Les règles de l'agent ne doivent pas vivre dans le modèle (ce qu'il peut faire, ce qui demande une validation) : c'est une condition, parmi d'autres, pour pouvoir en changer.

Notre choix chez Invaist

Ce qui précède vaut pour toute PME. Ce qui suit est notre choix d'entreprise. Chez Invaist, nous privilégions les modèles open source, déployés sur l'infrastructure de nos clients. C'est, à nos yeux, ce qui laisse le plus de maîtrise à une PME sur les étages 3 à 6 : où tourne l'agent, qui l'opère, où vont les données, et la liberté de changer.

Surtout, nous construisons nos agents pour que le modèle soit remplaçable. Les droits de l'agent, la liste des actions qui exigent une validation humaine, les journaux et l'arrêt d'urgence vivent dans l'architecture, pas dans le modèle. C'est le prolongement direct de notre article Ce n'est pas l'IA qui rend un agent sûr, c'est son architecture : ce qui rend un agent sûr contribue aussi à le rendre maîtrisable.

Notre objectif d'architecture : que les données et les règles de l'agent restent sous le contrôle de l'entreprise, et qu'elle puisse changer de moteur sans tout reconstruire. Cet objectif se vérifie projet par projet, y compris pour les connecteurs, les outils de supervision et les éventuels appels sortants.

Chez Invaist, c'est notre principe de départ : l'agent exécute, l'humain décide.

Article rédigé par l'Équipe Invaist · Cet article est une analyse de sensibilisation, pas un avis juridique. · Tous les articles